Flux RSS

Archives d’Auteur: Kevin

Compléter les blancs de Keiichirô Hirano

Publié le

Aujourd’hui, un sujet dur pour un roman nécessaire. Voici Compléter les blancs de Keiichirô Hirano qui est paru il y a quelques jours chez nous.

Edition lue :
Éditeur : Actes Sud
Publié le : 3 mai 2017
Publié au Japon le : 27 novembre 2012
Nombre de pages : 448
Prix : 23,00€

Tetsuo Tsuchiya s’est suicidé trois ans plus tôt. Seulement voilà, le roman s’ouvre sur le retour à la vie de Tetsuo, qui ignore ce qui s’est passé il y a trois ans. Il ignore qu’il s’est jeté du toit de son entreprise. Il n’est d’ailleurs pas le seul à « ressusciter », le phénomène s’étend au monde entier. Tetsuo va ainsi retrouver sa femme et son fils Riku, qui a aujourd’hui quatre ans, alors qu’il n’en avait  qu’un la dernière fois où il l’a vu. Quand il va apprendre qu’il s’est suicidé, il ne va pas y croire une seule seconde. Et durant tout le roman, il va partir à la recherche de celui qui l’a assassiné, et tenter de comprendre pourquoi.

« Les êtres humains ne reviennent pas à la vie, vous savez. Vous le comprenez, n’est-ce pas ? »

Un roman centré sur le suicide, c’est un pari osé. Mais il est relevé avec beaucoup de brio ici. On ressent la douleur de sa femme qui n’arrive pas reprendre là où ils s’étaient arrêtés, parce qu’en apprenant son suicide, elle a terriblement culpabilisé. On comprend la douleur que Tetsuo ressent en voyant l’attitude de son fils qui ne comprend pas qui est cet homme qu’il doit appeler « papa ». Tetsuo et nous, lecteurs, avons la possibilité de voir la tristesse, l’incompréhension, et tout ce qui va avec ces sentiments chez ceux dont un proche s’est donné la mort. Et c’est bouleversant.

« Tu as sauté du toit de ton entreprise ! Tu nous as abandonnés, Riku et moi ! Pourquoi ? Pourquoi tu t’es suicidé ? Dis-le moi, pourquoi ? »

 En partant à la recherche de son meurtrier, dont il pense connaître l’identité, Tetsuo va aussi se découvrir lui-même, à un point qu’il ne soupçonnait pas. Et cela va être possible grâce à des conversations avec deux personnages, conversations que j’ai trouvées incroyablement remplies de sens et fascinantes. L’une avec Radek, un Polonais qui est aussi revenu à la vie après être mort en héros, et avec un psychiatre qui va explorer avec lui son (ou plutôt « ses ») moi intérieur. Tetsuo va être profondément bouleversé par ces échanges, et on le ressent également. Les derniers chapitres sont aussi extrêmement touchants. Et la traduction de Corinne Atlan, l’une des traductrices les plus talentueuses dans le domaine de la littérature japonaise, rend le tout extrêmement puissant.

« Il n’était pas seulement revenu à la vie. Il était revenu dans un monde dévasté par sa disparition. Peut-être était-ce justement pour réparer ce désastre qu’il était ressuscité ? »

Un roman qui n’hésite pas à nous mettre face à la douleur, à la culpabilité, à l’incompréhension des proches d’un être qu’ils pensent s’être suicidé. Un moment de lecture dont il est difficile de sortir indemne, mais qui montre un aspect du Japon malheureusement bien présent.

Ma note :

Histoire du poète qui fut changé en tigre d’Atsushi Nakajima

Publié le

Aujourd’hui, je vous présente un excellent recueil de nouvelles d’un auteur dont je n’ai pas encore parlé sur le blog : voici l’Histoire du poète qui fut changé en tigre d’Atsushi Nakajima.

Éditeur : Allia
Publié le : 18 février 2010
Publié au Japon en : 1942
Nombre de pages : 96
Prix : 9,20€

Ce recueil de nouvelles est vraiment superbe. Je l’ai adoré du début à la fin. Les nouvelles sont très courtes (huit nouvelles en une centaine de pages), mais malgré ça, l’auteur parvient très rapidement à nous faire entrer dans son univers qui est pourtant très particulier. On a du fantastique, du surnaturel, mais le tout est si bien écrit et si pertinent que j’ai cru à toutes ces histoires et je n’ai eu aucun de mal à me les représenter. Je ne vais pas vous parler de toutes les nouvelles, mais j’en ai sélectionné deux qui font partie de mes préférées.

« Riez du pauvre homme devenu tigre pour n’avoir point réussi à devenir poète. »

La première nouvelle dont je vais vous parler est celle de l’Histoire du poète changé en tigre, qui donne son nom au recueil. Le titre dévoile l’intrigue : un homme qui veut devenir poète va se changer en tigre, un peu comme dans La Métamorphose de Kafka, ce dernier ayant inspiré Atsushi Nakajima. Mais ici, chaque jour, ce poète va avoir des moments où il redeviendra intellectuellement humain, où il pourra réfléchir et s’exprimer comme n’importe qui. Dans ces moments-là, il va avoir peur de perdre son cœur d’homme à tout jamais et d’oublier qu’avant, il a été un homme. Et c’est une réflexion vraiment intéressante et qui rend cette nouvelle forte. Il va aussi regretter de n’avoir pas pu publier de poèmes et va essayer de trouver un moyen de le faire avant qu’il ne soit trop tard. Pour lui, être un homme c’est en quelque sorte être poète, et il ne va pas lâcher son rêve dans cette nouvelle très plaisante à lire.

« Une chose qui n’a pas été écrite est une chose qui n’a pas été. »

La seconde nouvelle dont je vais vous parler, qui est également la deuxième du recueil, s’intitule Le fléau des lettres. Ici, un homme va tenter de partir à la recherche d’un mystérieux « démon de l’écrit ». Il a en effet remarqué que les personnes qui ont appris à lire ont commencé à éprouver des effets secondaires : baisse de la vue, maladies, les guerriers deviennent peureux, les chasseurs ne touchent plus leurs cibles… L’écriture et la lecture affaibliraient donc l’esprit, comme la peau des hommes affaiblie depuis l’invention des vêtements, et c’est une assomption que j’ai trouvée très originale et qui est très bien développée. On a une réflexion sur l’écriture et sur l’existence de ce fameux démon de l’écriture… On plonge aisément dans cet univers et on est tenu en haleine jusqu’à la fin, qui est d’ailleurs très amusante. Un petit régal.

« Accepter sans broncher ce qui nous est imposé, vivre sans connaître les raisons, tel est notre destin, le destin des vivants. »

Je crois que jamais je n’ai autant apprécié des nouvelles aussi courtes, l’auteur a un réel talent pour nous faire découvrir son univers très spécial, et c’est un réel plaisir à lire. J’ai maintenant hâte de découvrir d’autres textes de cet auteur.

Ma note :

Un kimono pour linceul de Jean-Michel Leboulanger

Publié le

Aujourd’hui, je vous présente un thriller d’un auteur breton qui se déroule entièrement au Japon : voici Un kimono pour linceul de Jean-Michel Leboulanger.

Edition lue :
Éditeur : Éditions du 38
Publié le : 2 février 2016
Nombre de pages : 334
Prix : 20€ / 2,49€ en numérique

On suit ici Gutxi, un ancien terroriste basque qui revient au Japon 20 ans après son exil forcé. Il est aujourd’hui malade et n’a plus que quelques mois à vivre. Il décide donc de finir ses jours dans ce pays où il a côtoyé les yakuzas, la mafia japonaise, mais aussi où il est tombé amoureux de Tamae. Il va ainsi découvrir qu’il a un fils et va devoir partir à sa recherche, quitte à se trouver à nouveau en contact avec des gens peu recommandables.

« Être yakuza est une profession de foi. Bien plus que l’argent, compte la transmission des traditions et de l’éthique. Je me suis toujours battu pour ça : le respect, l’obéissance, le soutien aux faibles, l’esprit de groupe. La population nous voit comme de simples malfrats, mais nous sommes autre chose que ce cliché éculé. »

Le prologue donne le ton : on y découvre Shugo, qui, on l’apprendra plus tard, est le fils de Gutxi qu’il va rechercher durant tout le roman, en plein yubitsume, cérémonie du pardon qui lui coûtera un auriculaire. On est en immersion dans le milieu des yakuzas tout au long du roman, et on suit un Gutxi submergé par ses souvenirs avec Tamae, qui ne va pas longtemps hésiter avant de se remettre en contact avec le milieu pour retrouver son fils.

« La société japonaise ne tient que grâce à ces soupapes de sécurité : le jeu, le sexe et l’alcool. Sans ces exutoires, le Japon exploserait sous le poids de sa soumission héréditaire. »

C’est un thriller qui prend son temps, parfois un peu long, mais on en apprend beaucoup sur ce milieu que je connaissais peu au final, ainsi que sur d’autres sujets, comme les Aïnous, ce peuple aborigène du Nord du Japon. On va découvrir avec Gutxi l’horreur de certaines activités de ces yakuzas, en le suivant également ouvrir peu à peu son cœur à son médecin, une femme qui va tout faire pour essayer de le sauver, dans tous les sens du terme.

« La carpe géante vivant sous Tokyo s’était réveillée et manifestait sa colère contre les hommes qui ne l’honoraient pas comme elle le souhaitait. »

Un roman qui nous plonge dans l’atmosphère particulière du Tokyo des yakuzas, sans nous épargner certaines de leurs activités difficiles à lire. Un bon moment de lecture qui nous donne vraiment envie de découvrir le fin mot de l’histoire.

Ma note :

Une affaire personnelle de Kenzaburô Ôé

Publié le

Je n’ai pas encore parlé sur ce blog de Kenzaburô Ôé, Prix Nobel de Littérature en 1994, qui est pourtant un très grand écrivain dont j’ai pu lire plusieurs œuvres. Je vais donc tenter de réparer cela aujourd’hui avec Une affaire personnelle.

Éditeur : Gallimard (Folio)
Publié le : 3 octobre 2016
Publié en grand format en : 1994
Publié au Japon en : 1965
Nombre de pages : 224
Prix : 7,20€

Dans ce roman (traduit de l’anglais suite à une demande de l’auteur), on découvre Bird. Il est professeur dans une école de bachotage, et rêve de partir explorer l’Afrique. Mais au début de ce roman, Bird est sur le point de devenir père. Le bébé arrive, mais il est atteint d’une hernie cérébrale et a une grosse excroissance sur la tête. Le directeur de la clinique l’appelle « la chose », Bird le voit comme « un monstre ». Et le roman va se dérouler durant les trois jours qui ont suivi la naissance de cet enfant. Bird va vivre dans un monde à part, va chercher refuge chez une ancienne amie, va attendre la mort de l’enfant qui ne semble être qu’une question d’heures. Mais c’est sans compter sur la volonté de vivre de ce bébé handicapé rejeté par tous.

« Si le bébé s’affaiblissait avant qu’on pût l’opérer, cela signifierait : plus de soucis et pas besoin de se salir les mains avec un meurtre. »

Ce roman est dur. Il nous révèle la face sombre de l’homme, lorsque celui-ci est confronté à une situation face à laquelle il ne sait pas comment réagir. Bird ne vit plus tout au long de ce roman, il est totalement imperméable au monde extérieur et il est incroyablement seul. Sa femme ne sait pas ce qui est arrivé au bébé qui va être transporté de la clinique jusqu’à un hôpital. Bird va se confier à Himiko, cette femme qui va dépasser le stade de la simple amitié, en essayant de se déculpabiliser de ses pensées. Il ne peut clairement pas assumer ce « monstre » qui ne pourra très vraisemblablement jamais vivre une vie normale. Il attend et espère que le bébé meure pour ne pas avoir à le tuer lui-même.

« Je ne suis ni assez diabolique pour étrangler ce bébé de mes mains ni assez angélique pour mobiliser une armée de médecins et les supplier de sauver la vie d’un enfant condamné à être un monstre… »

On est totalement pris dans l’errance à la fois physique et mentale de cet homme, et Kenzaburô Ôé ne nous épargne rien de ses réflexions les plus obscures. Et lorsqu’on sait que le fils de Kenzaburô Ôé lui-même est handicapé mental, et que les médecins ont tenté de le convaincre lui et sa femme de laisser leur fils mourir, on prend conscience de la difficulté et de l’honnêteté qu’a dû rencontrer ce grand écrivain pour écrire ce premier roman sur ce sujet.

« Donner un nom au petit monstre, ce serait le rendre plus humain, reconnaître son existence en tant qu’être humain, faire de sa mort une chose moins anonyme. »

Un roman poignant sur un père face au handicap de son fils. Une réflexion permanente sur la responsabilité qu’a un père et sur le courage dont il va devoir faire preuve – s’il en est capable – qui mène à une décision finale qui va bouleverser sa vie entière.

Ma note :

 

Le troisième sumo de Marie Havard

Publié le

Je vais aujourd’hui vous parler d’une jolie nouvelle d’une auteure française : préparez-vous à rencontrer Le troisième sumo de Marie Havard.

Edition lue :
Auto-édition
Publié le : 1er avril 2017
Nombre de pages : 52
Prix : 0,99€ en numérique / 3,50€ en format papier

 Dans cette nouvelle, on suit Hataro, qui a toujours été fasciné par les sumos. Il rencontra un premier sumo à l’âge de 6 ans et lui posera beaucoup de questions, très intrigué. Il ira le voir combattre et va souhaiter devenir comme ces « demi-dieux ». Malheureusement, il se rendra compte que tout le monde ne peut pas devenir sumo et va donc reprendre l’entreprise de son père qui fabrique des fundoshi, les sous-vêtements traditionnels japonais. Et c’est lors d’un voyage d’affaires qu’il va rencontrer un deuxième sumo dans une situation pour le moins cocasse. Celui-ci va changer sa vie, mais ne sera pas le dernier qu’il va rencontrer… d’où le nom de la nouvelle.

« Hataro avait donc déjà eu la chance de croiser deux sumos dans sa vie. C’était très peu finalement, mais assez exceptionnel à chaque fois pour en faire un moment clé de son existence. Il savait qu’il était destiné à en voir un troisième. Alors il pourrait dire qu’il avait bien vécu. »

J’ai passé un excellent moment de lecture avec cette nouvelle. Elle est très bien écrite et elle contient de nombreux passages intéressants. Cet attrait pour les sumos est prenant, on en apprend un peu plus sur eux, mais aussi sur les fundoshi et sur l’ascension du Mont Fuji, qui est certainement mon passage préféré. La fin est également inattendue et a une forte symbolique qui sublime le tout. On prend vraiment plaisir à être pris dans cette atmosphère nippone remplie de beauté, de joie et de bonne humeur.

« Une légende disait que ceux qui avaient quitté ce monde gravissaient des montagnes afin de devenir des dieux au sommet, et de pouvoir sous cette forme, protéger le reste de leur famille. Ainsi, le Fuji, la plus haute cime du Japon, était la plus vénérable des demeures des dieux. »

Une nouvelle sur l’univers des sumotoris et la fascination qu’ils exercent sur un homme durant toute sa vie. Un réel plaisir de lecture !

Ma note :

Tony Takitani d’Haruki Murakami

Publié le

Aujourd’hui, il sera question d’une nouvelle d’Haruki Murakami présente dans la version originale du recueil Saules aveugles, femmes endormies mais pas dans la version française. Tony Takitani est en effet une nouvelle sortie plus tard, dans un fascicule lors de la sortie du film inspiré de celle-ci. Partons à sa rencontre.

tony-takitani-haruki-murakamiEdition lue :
Éditeur : Belfond
Publié en : 2006
Publié au Japon en : 1990
Nombre de pages : 53
Prix : Hors commerce

Dans cette nouvelle, on va suivre la vie de Tony Takitani, à partir de sa naissance (et même d’avant celle-ci grâce à une partie de la vie de son père, musicien de jazz). On découvre, un enfant, un adolescent, un jeune homme, puis un homme, toujours indépendant et qui a peur de la solitude. Il a dû s’occuper de lui-même dès l’école primaire, son père étant rarement présent et sa mère décédée juste après sa naissance, et a construit sa vie de cette façon. Il va, un jour, rencontrer l’amour. Cette femme, accro au shopping, va le rendre heureux et il va se demander régulièrement au début de leur relation ce qu’il se passerait si elle le quittait, ne souhaitant pas se retrouver à nouveau seul. Mais il va comprendre que c’est du sérieux et simplement vivre  heureux avec elle. Mais la vie peut parfois être cruelle…

« Il ne comprenait pas très bien ce qui le touchait tant chez cette fille. Et même s’il l’avait su, il aurait été incapable de le formuler. »

C’est une nouvelle qui se lit toute seule. On a plaisir à suivre la vie de Tony Takitani et de découvrir ce qui va lui arriver. On découvre en fait que la solitude a une place bien trop importante dans la vie de Tony. On nous le présente comme quelqu’un qui y est habitué, qui s’est renfermé sur lui dès son plus jeune âge, et qui accepte donc de vivre de cette façon, mais on comprend vraiment à quel point cela l’a peiné lorsqu’il rencontre enfin quelqu’un avec qui partager sa vie. Et c’est assez touchant. Par contre, la nouvelle se termine un peu abruptement, alors que j’étais prêt à en lire plus sur la suite de sa vie, je suis donc resté sur ma faim…

« Sur cette fille, les vêtements acquéraient un naturel et une fluidité qui évoquaient l’atmosphère subtile enveloppant l’oiseau prêt à s’envoler vers de lointains horizons. »

Une nouvelle fluide et touchante sur la vie d’un homme confronté à la solitude pour la plus grande partie de sa vie, jusqu’à ce qu’une femme vienne lui montrer le chemin de l’amour et de la vie à deux.

Ma note :
7

Fille de joie de Kiyoko Murata

Publié le

Kiyoko Murata est une auteure dont je n’ai pas encore parlé sur le blog. Je répare cela aujourd’hui avec son dernier roman paru en France : Fille de joie.


Edition lue :
Éditeur : Actes Sud
Publié le : 5 avril 2017
Publié au Japon le : 1er avril 2013
Nombre de pages : 272
Prix : 21,80€

On est en 1903. Ichi, quinze ans, va devenir Kojika. Elle a en effet été vendue par ses parents pauvres à une maison close. Dès le premier jour, les nouvelles arrivantes sont « examinées » et vont devoir se soumettre aux règles strictes qui règnent dans ce genre d’endroits, sous la tutelle d’une oiran (prostituée de haut-rang). Ichi va donc devoir se débarrasser de son patois et devenir rapidement une femme pour rembourser sa dette grâce à des clients. Elle a pourtant un caractère bien particulier et un mode de pensée bien à elle qui vont la faire grandir dans ce monde des plaisirs qui peut parfois s’avérer très difficile…

« L’ambition de Hajima Mohei était de former des prostituées de classe supérieure, capables de conduire leurs clients au septième ciel grâce à leurs techniques secrètes et de les charmer, hors du lit, par leurs talents dans tous les domaines, de la lecture à la cérémonie du thé en lassant par la poésie et la danse. »

Je n’avais jamais lu un roman sur ce sujet et j’ai beaucoup aimé la façon dont le sujet est traité ici. On apprend beaucoup de choses. On suit Ichi au quotidien, mais ce que j’ai aimé, c’est qu’au détour d’une ligne, l’auteure ne nous épargne rien. Elle évoque des choses qui se passent dans ce monde-là, sans insister dessus, mais plutôt en arrière-plan, comme si c’était des choses normales dans ce milieu, auxquelles il fallait s’habituer : elle nous parle de la rivière dans laquelle les filles se suicident parfois, des jeunes filles qui meurent après s’être épuisées à la tâche pour rembourser rapidement leurs dettes, des meurtres passionnels, d’avortement ou de la grossesse perçue comme une maladie, des maladies sexuelles… Tout ça fait partie du décor et on est là, au milieu de tout ça, on apprend et on découvre ces éléments en même temps qu’Ichi, en se disant que, même si elle n’est pas tombée dans le pire établissement du quartier, cette vie est clairement rude. Un autre élément que j’ai apprécié, c’est qu’Ichi n’est jamais appelée par son nom de prostituée, Kojika, dans la narration. On entend ce nom que lorsqu’elle est appelée par le personnel de la maison close, mais sinon, pour nous, elle reste Ichi, cette adolescente venue d’une île du sud avant tout.

« Selon le patron, sa bouche du bas est de classe supérieure, mais on ne peut pas en dire autant de sa bouche du haut. »

Et dans ce roman, le rôle de l’éducation est essentiel. En effet, la loi oblige ces établissements à fournir une éducation à ces jeunes filles qui n’en avaient reçu aucune avant d’arriver là. Ichi profite de cela et l’école est très importante pour elle : elle y écrit son journal, d’une écriture d’abord maladroite, mais qui s’affine au fil du temps. On peut, tout comme la maîtresse qui est une ancienne prostituée, lire son journal et son écriture est simple, mais belle et imagée. La façon de penser d’Ichi est très intelligente et sa plume a la beauté d’un haiku. Son journal ne représente que des petits passages du roman, mais il est, je trouve, essentiel et donne une texture bien particulière à ce roman. Alors que l’école est faite pour apprendre à écrire des lettres à leurs clients et pouvoir calculer leurs dettes pour s’assurer que les tenanciers ne les arnaquent pas, Ichi, elle, se concentre principalement sur l’écriture de son journal dans cette école, « l’endroit où elle se sentait le mieux. » Et c’est grâce à l’éducation que les filles vont également pouvoir prendre conscience de leur condition et, peut-être, aspirer à un changement.

Un roman très instructif sur les quartiers de plaisirs et les filles de joie. On découvre à quoi ressemblait la vie de ces jeunes filles qui débarquent dans une maison close et tout ce à quoi elles pouvaient être confrontées. Une immersion dans un monde que l’on connaît peu au final et qui, grâce au regard à la fois naïf et malin d’Ichi, prend une saveur toute particulière.

Ma note :
8

Amère volupté d’Eimi Yamada

Publié le

Parlons aujourd’hui d’un premier roman autobiographique audacieux et qui a ou choqué ou ravi les Japonais lors de sa sortie en 1985. Il s’agit d’Amère volupté d’Eimi Yamada (aussi romanisée Amy Yamada). Immergeons-nous dans cette violente passion.

eimi-yamada-amere-volupteEdition lue :
Éditeur : Philippe Picquier
Publié le : 5 janvier 2013 (grand format en 1994)
Publié au Japon en : 1985
Nombre de pages : 104
Prix : 5,00€

On suit ici Kim, une chanteuse japonaise dans un club, qui va tomber sous le charme de Spoon, un soldat noir américain qui s’est enfui de l’armée. Kim est une jeune femme qui a peur de s’engager et qui n’a pas hésité par le passé à partager ses conquêtes avec sa meilleure amie, Maria, pour éviter de trop s’accrocher à un homme. Ce court roman va raconter la passion qui va rapidement se développer entre Spoon et Kim, d’une façon parfois très crue. On parle librement de sexe avec un vocabulaire fleuri, mais aussi de violence, d’alcool, de drogue. Et d’amour.

« Le corps noir luisant de Spoon était comme du chocolat dont on aurait pu faire jaillir, en le croquant, la liqueur sirupeuse. »

J’avais lu beaucoup de critiques négatives sur ce roman, mais j’ai tout de même eu envie de le lire, intrigué. Et je ne regrette pas. La première partie du roman fait clairement penser à du Ryû Murakami. On a, en effet, tous les éléments d’un Bleu presque transparent : du sexe avec un noir américain, un langage très cru, des rails de coke, de l’alcool. Mais, à mon sens, on dépasse la simple description de personnages égarés dans une société qui les dépasse. On voit apparaître dans ce roman de l’amour – qui n’est pas forcément malsain, mais porté sur la passion. Du Ryû Murakami en mieux donc pour moi.

« Je ne pouvais pas supporter l’idée qu’il ait reposé le verre avant de m’avoir bue jusqu’à la lie. »

L’écriture est quant à elle variable : on a de très beaux passages, mais aussi des métaphores douteuses (qui doivent clairement être tout aussi douteuses dans la version originale), mais elle est toujours plaisante, tout comme l’histoire, et je suis facilement entré dans ce roman que je n’ai pas posé avant de l’avoir terminé.

« Été indien. La lumière est éblouissante. Quand je ferme les yeux, mes paupières se colorent comme des feuilles d’arbre dans un été naissant. »

Un roman très agréable à lire avec une narratrice pour le moins intrigante. On se croit au départ dans un Ryu Murakami, avant de voir apparaître une réelle passion et un amour puissant entre deux personnages qui semblent s’être clairement bien trouvés.

Ma note :
8

Nââândé!? d’Eriko Nakamura

Publié le

Mais que pense donc une Japonaise qui vit à Paris depuis des années ? C’est ce qu’Eriko Nakamura nous propose de découvrir dans Nââândé!?, un livre qui ne manque pas d’humour.

naaande-eriko-nakamuraEdition lue :
Éditeur : Pocket
Publié le : 7 mars 2013 (Grand format : 2012)
Nombre de pages : 128
Prix : 5,95€

Ces tribulations d’une Japonaise à Paris sont donc écrites par Eriko Nakamura, ancienne présentatrice à succès sur une grande chaîne japonaise, mais désormais mariée à Charles-san, un Français, avec qui elle vit à Paris depuis dix ans au moment de l’écriture de ce livre. Dans divers thèmes du quotidien que les Japonais et les Français traitent différemment -le métro, le mariage, la grève, l’éducation, la propreté, les toilettes, le sexe ou encore le couple-, elle va souvent exprimer intérieurement un Nââândé!?, une expression japonaise qui marque l’incompréhension.

« Personne ne fantasme autant sur Paris qu’un Japonais. Et personne n’est plus choqué par Paris qu’un Japonais. »

J’ai beaucoup aimé l’humour de l’auteure, qui rend ce petit livre bien agréable à lire. Elle a des remarques vraiment drôles sur des choses qui sont parfois pour nous normales (comme par exemple les dîners entre amis qui s’éternisent où le dessert n’arrive qu’à minuit et qu’elle pense « C’était stupéfiant : on changeait de jour et on était toujours à table ! »), ou encore lorsqu’elle nous dit qu’elle a pu découvrir tout un pan de la littérature française en attendant les Français, souvent en retard à des rendez-vous.

« Je crois que c’est avec la grève qu’on mesure le mieux le fossé qui sépare nos deux cultures. »

Le sous-titre, Les tribulations d’une Japonaise à Paris, est à mon sens incomplet. Je rajouterais et de son mari français à Tokyo, puisqu’elle nous parle beaucoup des déboires de son mari dans la capitale nippone, qui sont souvent très amusants. En revanche, ce livre est grand public. C’est-à-dire qu’on n’apprend pas grand chose si on connaît déjà un minimum le Japon. Certes, c’est amusant, mais on a tout de même droit à des clichés qu’on entend depuis des années, repris à toutes les sauces (sur le quartier Harajuku pour ne citer qu’un exemple). C’est évidemment ce qui fait vendre et ce qui plaît, elle exagère les traits du Japon que les Français trouvent loufoques, et elle grossit les traits des Français, en les mettant tous dans le même panier. Un point négatif qui n’est tout de même pas négligeable.

« Parfois, je me demande si les Parisiens n’aiment pas aller à la campagne pour se prendre quelques petites doses de gentillesse et d’attentions avant de recommencer une semaine… »

Un petit livre amusant qui vous fera passer certainement un très bon moment ! Il faut le lire pour ce qu’il est : un concentré de petites anecdotes drôles du quotidien, parfois un peu poussées et exagérées, mais qui parviennent tout de même à mettre en évidence les différences entre nos deux pays.

Ma note :
7

 

1969 de Ryû Murakami

Publié le

Ryû Murakami ! Un auteur qui ne laisse jamais indifférent ! Je vais vous présenter ici un roman qui se démarque de ses romans habituels, en général plus sombres et crus, voici 1969 !

1969-ryu-murakami
Edition lue :
Éditeur : Philippe Picquier
Format poche publié en : 2013
Édition originale en japonais : 1987
Nombre de pages : 252
Prix : 6,50€

Ce roman, en grande partie autobiographique, se déroule en 1969, année où les mouvements contestataires sont encore bien actifs au Japon. On suit Kensuke Yazaki, 17 ans, dans cette année riche en rebondissements et en ébats adolescents. Kensuke est entouré de ses amis et va monter plusieurs projets avec eux : un festival, un film et aussi la mise en place d’une barrière sur le toit du lycée (ce que Ryû Murakami a réellement fait) pour protester contre la Guerre du Vietnam qui fait rage. Enfin, ça c’est la façade, la réalité est différente, ces jeunes ont une préoccupation principale : les filles. Alors certes, on apprécie le cinéma, on lit du Rimbaud, on veut affirmer des positions tranchées, mais c’est encore mieux quand les filles regardent. Kazuko va jouer dans ce roman le rôle de la plus belle fille du lycée et nos adolescents vont tout faire pour attirer son attention, en n’hésitant pas à s’attirer des ennuis.

« C’est ainsi que commença pour moi l’année 1969, l’une des plus intéressantes parmi les trente-deux que j’ai vécues jusqu’à ce jour. Nous avions dix-sept ans. »

À chaque fois que je commence un roman de Ryû Murakami, je serre les dents. En effet, j’ai eu beaucoup de mal avec ses romans durs et crus (comme Bleu presque transparent, Miso Soup, Love & Pop), mais là, on a affaire à un roman tellement différent ! Il s’agit d’une chronique d’un adolescent dans une société complexe, marquée par la présence américaine et la Guerre du Vietnam, dans laquelle il tentera de laisser sa trace, tout en tentant de profiter un maximum de cette jeunesse éphémère. Et le narrateur est drôle – oui, DRÔLE ! Je ne pensais jamais sourire en lisant du Ryû Murakami, mais là, ça m’est arrivé plusieurs fois durant ma lecture. Et qu’est-ce que ça fait du bien ! On suit le narrateur, on l’écoute, et on gobe tout ce qu’il nous dit, même lorsque cela paraît énorme – jusqu’à ce qu’il se rattrape avec une sorte de « non c’est pas vrai, vous vous doutez bien que je n’aurais pas pu faire ça ». Il est vraiment à lire pour tous ceux qui s’intéressent à l’auteur, c’est peut-être le seul roman traduit en France qui ne soit pas pessimiste et noir. Alors certes, ça va décontenancer ceux qui l’appréciaient dans un genre plus dur, mais moi, ça me fait plaisir !

« J’aurais voulu que le chemin qui montait vers l’école ne s’arrête jamais. Parler avec Kazuko Matsui jusqu’à la fin des temps et mourir… »

Un roman en plein cœur de l’adolescence et de ses tourments qui est un réel plaisir à lire. C’est en effet agréable de plonger dans cette société japonaise de la fin des années 1960, marquée par l’influence américaine et la volonté des adolescents de s’affirmer – mais aussi de s’instruire via le cinéma, la littérature ou encore la musique. 

Ma note :
8

%d blogueurs aiment cette page :