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Archives de Tag: écriture

Fille de joie de Kiyoko Murata

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Kiyoko Murata est une auteure dont je n’ai pas encore parlé sur le blog. Je répare cela aujourd’hui avec son dernier roman paru en France : Fille de joie.


Edition lue :
Éditeur : Actes Sud
Publié le : 5 avril 2017
Publié au Japon le : 1er avril 2013
Nombre de pages : 272
Prix : 21,80€

On est en 1903. Ichi, quinze ans, va devenir Kojika. Elle a en effet été vendue par ses parents pauvres à une maison close. Dès le premier jour, les nouvelles arrivantes sont « examinées » et vont devoir se soumettre aux règles strictes qui règnent dans ce genre d’endroits, sous la tutelle d’une oiran (prostituée de haut-rang). Ichi va donc devoir se débarrasser de son patois et devenir rapidement une femme pour rembourser sa dette grâce à des clients. Elle a pourtant un caractère bien particulier et un mode de pensée bien à elle qui vont la faire grandir dans ce monde des plaisirs qui peut parfois s’avérer très difficile…

« L’ambition de Hajima Mohei était de former des prostituées de classe supérieure, capables de conduire leurs clients au septième ciel grâce à leurs techniques secrètes et de les charmer, hors du lit, par leurs talents dans tous les domaines, de la lecture à la cérémonie du thé en lassant par la poésie et la danse. »

Je n’avais jamais lu un roman sur ce sujet et j’ai beaucoup aimé la façon dont le sujet est traité ici. On apprend beaucoup de choses. On suit Ichi au quotidien, mais ce que j’ai aimé, c’est qu’au détour d’une ligne, l’auteure ne nous épargne rien. Elle évoque des choses qui se passent dans ce monde-là, sans insister dessus, mais plutôt en arrière-plan, comme si c’était des choses normales dans ce milieu, auxquelles il fallait s’habituer : elle nous parle de la rivière dans laquelle les filles se suicident parfois, des jeunes filles qui meurent après s’être épuisées à la tâche pour rembourser rapidement leurs dettes, des meurtres passionnels, d’avortement ou de la grossesse perçue comme une maladie, des maladies sexuelles… Tout ça fait partie du décor et on est là, au milieu de tout ça, on apprend et on découvre ces éléments en même temps qu’Ichi, en se disant que, même si elle n’est pas tombée dans le pire établissement du quartier, cette vie est clairement rude. Un autre élément que j’ai apprécié, c’est qu’Ichi n’est jamais appelée par son nom de prostituée, Kojika, dans la narration. On entend ce nom que lorsqu’elle est appelée par le personnel de la maison close, mais sinon, pour nous, elle reste Ichi, cette adolescente venue d’une île du sud avant tout.

« Selon le patron, sa bouche du bas est de classe supérieure, mais on ne peut pas en dire autant de sa bouche du haut. »

Et dans ce roman, le rôle de l’éducation est essentiel. En effet, la loi oblige ces établissements à fournir une éducation à ces jeunes filles qui n’en avaient reçu aucune avant d’arriver là. Ichi profite de cela et l’école est très importante pour elle : elle y écrit son journal, d’une écriture d’abord maladroite, mais qui s’affine au fil du temps. On peut, tout comme la maîtresse qui est une ancienne prostituée, lire son journal et son écriture est simple, mais belle et imagée. La façon de penser d’Ichi est très intelligente et sa plume a la beauté d’un haiku. Son journal ne représente que des petits passages du roman, mais il est, je trouve, essentiel et donne une texture bien particulière à ce roman. Alors que l’école est faite pour apprendre à écrire des lettres à leurs clients et pouvoir calculer leurs dettes pour s’assurer que les tenanciers ne les arnaquent pas, Ichi, elle, se concentre principalement sur l’écriture de son journal dans cette école, « l’endroit où elle se sentait le mieux. » Et c’est grâce à l’éducation que les filles vont également pouvoir prendre conscience de leur condition et, peut-être, aspirer à un changement.

Un roman très instructif sur les quartiers de plaisirs et les filles de joie. On découvre à quoi ressemblait la vie de ces jeunes filles qui débarquent dans une maison close et tout ce à quoi elles pouvaient être confrontées. Une immersion dans un monde que l’on connaît peu au final et qui, grâce au regard à la fois naïf et malin d’Ichi, prend une saveur toute particulière.

Ma note :
8

Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière

Publié le

Aujourd’hui, je vais vous parler du roman d’un écrivain haïtien et québecois (et japonais pour l’occasion !) : j’ai nommé Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière ! Préparez-vous pour un roman pour le moins original…

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Édition lue :

Éditeur : Grasset
Publié en : 2008
Nombre de pages : 262
Prix : 18,20€
Existe aussi : Format poche à 6,10€

Le narrateur de ce roman quelque peu loufoque est un écrivain vivant à Montréal. Lorsque son éditeur lui demande le titre de son prochain roman, il va, lui qui adore les titres, en trouver un pour le moins original : « Je suis un écrivain japonais ». C’est là que tout commence. On va donc suivre cet étrange écrivain, adorateur de Basho, qui va se confronter au Japon à sa façon, c’est-à-dire en côtoyant un groupe de jeunes Japonais vivant à Montréal tournant autour de Midori, chanteuse quelque peu grunge, une sorte de Björk nippone. Mais cet écrivain auto-proclamé japonais va également être confronté de force à ce pays qu’il ne cherche pourtant pas à connaître réellement (il se contente des clichés qu’on sert à toutes les sauces), le jour où le consulat va l’appeler. Des Japonais y travaillant vont en effet demander à le rencontrer et sont intrigués par ce roman – et ils ont déjà commencé à en parler au Japon. Cela a fait l’effet d’une bombe au Japon et son roman fait beaucoup parler. Roman qui n’existe pourtant pas encore…

« Je suis en train de suivre les péripéties de Basho à la recherche de la barrière de Shirakawa dans un métro en mouvement à Montréal. Tout bouge. Sauf le temps qui reste immobile. »

C’est un roman qui m’a laissé perplexe. Un point positif est qu’il se lit très bien et qu’il est vraiment drôle par endroit. J’aime notamment le fait que les auteurs japonais sont omniprésents dans ce roman. Le narrateur est en effet un adorateur de Basho, qu’il évoque et cite très souvent (presque dans chaque chapitre) – et c’est un vrai bonheur. Un passage m’a notamment beaucoup plu : le narrateur est dans un « restaurant minable » de Montréal, et il lit Basho et le cite. On assiste là à un réel décalage entre le monde décrit par Basho et la réalité sale du restaurant, et c’est vraiment très plaisant à lire. À côté de Basho, il nous parle également de Yukio Mishima, qu’il avait découvert quand il était ado, et l’auteur a utilisé un grand nombre de noms d’écrivains japonais  pour ses personnages : Yukio Mishima bien sûr, Junichiro Tanizaki, Haruki Murakami, Murasaki Shikibu ou encore Osamu Dazai…

« Le problème d’identité de l’étranger c’est qu’on lui refuse le droit d’être autre chose que du folklore. »

D’autres passages m’ont également paru intéressants, comme par exemple lorsqu’il tente d’expliquer (par l’humour, comme souvent) la place du silence dans la conversation avec des Japonais, ou lorsque le racisme est évoqué (des Japonais qui se disent choqués lorsqu’ils entendent parler de cette écrivain noir se disant « japonais »). La question de l’identité est également soulevée, qui permet de se questionner sur qu’est-ce que l’identité au juste, et qu’est-ce qui fait qu’un écrivain soit considéré comme japonais ou non. L’humour est un autre point fort de ce roman, l’auteur va jusqu’au bout dans son idée, ne craignant pas l’exagération, lorsque par exemple des Japonais viennent chez lui pour faire un reportage sur ce mystérieux écrivain et sur son roman (qui n’existe pas !) qui fait un buzz considérable au Japon… Cela donne des scènes vraiment loufoques et qui font que ce roman m’a globalement plu !

« Je suis célèbre au Japon pour un livre que je n’ai pas écrit. »

Pourtant, quelques points négatifs sont à souligner dans ce roman. Le premier est peut-être personnel, puisque l’auteur a souhaité faire de son personnage un je-m’en-foutiste royal, qui va assumer ne rien savoir du Japon et qui va assumer se contenter des clichés qu’on peut entendre sur le Japon. Passons. Le plus gros souci pour moi, c’était que, même si la trame principale me plaisait énormément, il y a à côté un grand nombre de chapitres dont je ne comprenais pas du tout l’utilité. Ils étaient là, mais ne servaient en rien l’histoire, voire s’en éloignaient. Toute la partie avec le groupe de jeunes et cette Midori m’a en fait déplu. C’est dommage parce que ça occupe une bonne partie du roman au final. Le passage sur la comparaison de cette fille avec Björk était par exemple totalement inintéressant à mon sens. Et je me suis fait la réflexion pour plusieurs petites scènes hélas… Mais soit ! Je changeais de page et je pouvais retrouver ce qui me plaisait.

En résumé, l’idée de base du roman est très originale et elle est parfois bien menée, grâce au sens de l’humour indéniable de l’auteur ! En revanche, certains passages m’ont semblé brouillons et j’avais beaucoup de mal à voir leur intérêt, et ce point m’a fait ne pas apprécier totalement ma lecture… qui reste tout de même globalement positive.

Ma note :
7

Les huit chiens des Satomi de Fûtarô Yamada

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Aujourd’hui, je vais vous présenter un double roman à la fois épique et littéraire : Les huit chiens des Satomi de Futaro Yamada, qui vous fera entrer dans une aventure folle de laquelle vous pourrez difficilement décrocher !

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Edition lue :
Éditeur : Philippe Picquier
Format poche publié en : 2016
Édition originale en japonais : 1983
Nombre de pages : 754
Prix : 13,00€

Un peu de contexte tout d’abord ! Kyokutei Bakin est un écrivain très prolifique des XVIIIème et XIXème siècles. Il a notamment écrit l’Histoire des huit chiens du Satomi de Nansou (Nansou Satomi Hakkenden, 南総里見八犬伝), une œuvre  impressionnante en 106 volumes, écrite pendant 28 ans, de 1814 à 1842. Et bien, dans le roman que je vous présente aujourd’hui, Fûtarô Yamada nous raconte cette célèbre histoire (en version résumée bien entendu, mais qui fait tout de même près de 800 pages), avec en parallèle, un chapitre sur deux, l’histoire de son écriture par Bakin. Un pari littéraire osé – et réussi !

« La tête tomba de la gueule de chien, roula sur le plancher puis s’immobilisa, la face tournée précisément vers les occupants de la pièce. »

 Nous avons donc d’un côté l’histoire de ces huit chiens : au début du roman, en 1458, le clan Satomi est prêt à se donner la mort pour éviter d’être assiégé. Le Seigneur du clan va offrir la main de sa fille à celui qui lui ramènera la tête de son ennemi. Désespéré, il proposera même cela à Yatsufusa (littéralement « Huit pétales »), son énorme chien qui tuera son ennemi et lui ramènera sa tête (cf. citation). Tout commence là. La fille du Seigneur, Fusehime, va se rendre compte qu’après cela Yatsufusa devient boudeur et malheureux : il avait pris les paroles du Seigneur au sérieux, et Fusehime se dit donc qu’elle se devait d’épouser ce chien pour ne pas salir la parole de son père. Après la « communion de leurs âmes » (par l’action du Saint-Esprit pourrions-nous dire), Fusehime se retrouve enceinte de son chien et elle va accoucher de 8 chiens avant de se donner la mort par éventrement. Ce seront en fait des guerriers chiens à l’apparence humaine.

« Méchant vaurien, tu as donc envie de tâter toi aussi de mon sabre ? »

Onze ans plus tard, on retrouve Shino, qui va s’avérer être le premier guerrier chien, fils de Fusehime, qui s’en rendra compte lorsqu’il apercevra une marque de pivoine sur son bras et qu’il possèdera un grain de chapelet, deux signes communs à tous ces guerriers. À partir de là, une folle aventure va se dérouler : entre tentatives de meurtres, suicides, mariages forcés, histoires de vengeances, Shino va découvrir qu’il n’est pas le seul à avoir cette marque de pivoine et ce grain de chapelet. Il va ainsi rencontrer les sept autres chiens, avec son mystérieux sabre Murasame (qu’il va lui être dérobé pendant un temps), et le plus souvent grâce à de fortes coïncidences. Son ami d’enfance va en être un, tout comme le frère de la fille qu’aime Shino ou encore un homme ayant pour mission de tuer Shino lors de sa visite chez le Shogun. Et même un petit garçon de quatre ans va s’avérer être un guerrier chien. Au fur et à mesure de sa fuite et de son périple, Shino va former son équipe avec ses nouveaux frères (qui vont se perdre et se retrouver), en ayant rapidement conscience qu’ils ont une grande mission à accomplir.

« Se mettre à imaginer un récit comme celui que vous venez de me soumettre, avec une accorte jouvencelle enceinte des œuvres d’un chien ! Je vous avouerai que, pour moi, c’est un tissu d’affabulations plus extravagantes les unes que les autres et qui font fi de la réalité historique. »

Et en parallèle de cela, un chapitre sur deux, nous suivons donc une autre aventure extraordinaire : celle de l’écriture de cette histoire des Huit chiens des Satomi. En effet, Bakin va raconter son histoire bout par bout, au même rythme que nous, lecteurs, la lisons, à Hokusai le peintre d’ukiyo-e le plus célèbre (auteur notamment de La Grande Vague de Kanagawa). Bakin souhaite durant tout le long du roman qu’Hokusai lui dessine des scènes marquantes de ses Huit chiens, mais, bien qu’Hokusai réalisera quelques esquisses après l’écoute de l’histoire, il les jettera tout de suite après et dit à Bakin qu’il ne souhaitait plus travailler avec lui de cette façon, en raison des trop fortes exigences de Bakin. Le beau-fils d’Hokusai, Shigenobu Yanagawa, va illustrer le roman de Bakin sous forte recommandation d’Hokusai, Bakin et Hokusai sachant pertinemment que son talent est bien plus faible que celui d’Hokusai.

« L’idée m’est venue de représenter le mont Fuji sous toutes ses coutures. Pour ça, j’aurai besoin de parcourir tous les pays d’où on l’aperçoit. Et les pays de ce genre, il y en a facilement cinq ou six… Car on le voit aussi depuis l’océan. »
– Hokusai, évoquant ses futures Trente-six vues du Mont Fuji

J’ai apprécié plusieurs choses dans ce roman. Tout d’abord, je l’ai aimé pour son côté épique. Il est vrai qu’en prenant le livre si imposant entre mes mains et en commençant la lecture, j’ai eu peur. Peur de rester sur le côté. Mais en réalité, j’ai été aspiré dans cette histoire et j’ai totalement accroché. On ne s’ennuie pas une seconde, ça bouge dans tous les sens. C’est peut-être un peu difficile au départ avec tous les noms différents qu’on peut avoir du mal à retenir, mais on passe vite au-dessus, et c’est que du plaisir ! Un roman épique et surprenant, il se passe des milliards de choses – et on est pris dedans, à se demander comment va être rencontré le guerrier-chien suivant et quelle mission doivent-ils accomplir ensemble. On suit aussi l’histoire de ce puissant et mystérieux sabre, et on a parfois une touche de surnaturel avec des fantômes qui reviennent dans le monde des humains pour s’unir à leur bien-aimée… Bref, c’est une histoire simplement folle et addictive.

Une autre chose qui m’a fait apprécier ce roman est bien entendu le récit de la création de cette œuvre, entretenu par les échanges de Bakin et d’Hokusai. On en apprend également beaucoup sur Bakin, sa vie, son enfance ou ses relations avec sa famille, ainsi que sur Hokusai (qui est d’ailleurs un personnage qui me fascine !) et sa façon de vivre. Cela permet à la fois de reprendre son souffle de l’action du chapitre précédent, mais également d’avoir l’avis d’Hokusai sur ce que l’on vient de lire. Il fait parfois des remarques que l’on peut se faire nous aussi en tant que lecteur en 2016, et c’est amusant. C’est aussi très intéressant et plaisant de voir Hokusai et Bakin prendre de l’âge au fur et à mesure des chapitres, cela permet de se rendre compte du temps (28 ans !) qu’a pris Bakin pour écrire son roman. S’il fallait noter un point noir, ce serait peut-être la manière dont la fin est racontée. En effet, l’auteur ne rentre plus dans les détails de l’histoire. Mais c’est à nuancer, puisqu’on a tout de même les éléments finaux de l’histoire, et on se concentre aussi sur la manière dont Bakin a terminé d’écrire son épopée, à savoir aveugle en la dictant à sa belle-fille.

C’est en bref un moment de lecture épique et intéressant que l’auteur nous propose ici, en retranscrivant la célèbre histoire des Huit chiens des Satomi ainsi que l’histoire de sa création et de son écriture. Un très bon moment grâce à un excellent roman qu’il est difficile de lâcher.

Ma note :
8

 

 

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