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Un printemps à Hongo de Takuboku Ishikawa

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C’est un journal bien particulier que nous propose Takuboku : voici Un Printemps à Hongo.


Edition lue :
Éditeur : Editions Arfuyen
Publié le : 10 septembre 2020
Traduction : Alain Gouvret
Publié au Japon en : 1909
Nombre de pages : 168
Prix : 16,00€

Ce journal est unique en son genre, puisque Takuboku l’a écrit en romaji (caractères latins) entre avril et juin 1909. Takuboku avait alors 23 ans et nous livre ici un journal sans artifice : il est honnête dans son quotidien, il ne cache rien ni ne se vante de rien. Outre les caractères qu’il a choisis pour le rédiger (qui a d’ailleurs dû rendre la traduction bien difficile), le contenu de son journal est lui aussi unique.

« Seul éveillé dans la métropole apaisée qui sommeille, comptant les souffles de cette calme nuit de printemps, je me suis rendu compte à quel point ma vie dans cette petite pièce de trois tatami et demi est insipide et dénuée de sens. »

Après avoir lu Une poignée de sable, un recueil de tankas de Takuboku que j’ai beaucoup apprécié, j’avais très envie d’en lire plus sur cet auteur, décédé prématurément à l’âge de 26 ans. J’ai donc été ravi de découvrir ce journal, qui ne m’a pas déçu. Tout d’abord, il faut noter qu’un travail intéressant a été fait sur la préface, qui nous donne un peu de contexte et qui nous permet de comprendre quel homme était Takuboku et ce qui le rendait fascinant. Et puis, la lecture du journal débute, et c’est une excellente lecture qui se dessine – très différente des journaux japonais que j’ai pu lire.

« La sensation qu’on a après une journée de travail soutenu, quel que soit le travail, est incomparablement agréable. C’est là sans doute que se trouve le sens profond de la vie. »

Takuboku vit donc à Tokyo, dans une résidence dans laquelle il est entouré d’un ami et de servantes. Il corrige des épreuves et écrit dans son temps libre, pour gagner de l’argent pour pouvoir faire venir sa famille. Et il ne va rien nous cacher : sa principale préoccupation, c’est l’argent, qu’il a d’ailleurs du mal à économiser. Il ne va pas non plus hésiter à partager ses réflexions sur sa vie, son travail, ses désirs (et notamment les prostituées qu’il a fréquentées), son amour pour sa femme qui s’étiole… Et c’est cette franchise qui est surprenante et rend la lecture passionante : on a l’impression d’être dans la confidence et on prend plaisir à découvrir le quotidien de cet écrivain sans le sou dans le Japon du début du XXème siècle.

Un journal sans fioriture et dont l’honnêteté surprend et nous offre une expérience de lecture comme aucune autre, par un écrivain japonais unique dans son genre.

Ma note :

Les miracles du bazar Namiya de Keigo Higashino

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Je vous propose aujourd’hui un peu de fantastique avec Les Miracles du bazar Namiya de Keigo Higashino.

Edition lue :
Éditeur : Actes Sud
Publié en : Janvier 2020
Traduction : Sophie Refle
Publié au Japon en : Mars 2012
Nombre de pages : 384
Prix : 22,80€

Le roman s’ouvre sur trois délinquants, qui, après avoir commis un délit, se réfugient dans une boutique abandonnée pour y passer la nuit sans se faire remarquer. Cependant, durant la nuit, une lettre va être glissée par la fente du rideau métallique. Celle-ci est destinée à l’ancien propriétaire du bazar Namiya dans lequel ils sont, qui avait pour habitude de donner des conseils à ceux qui lui écrivaient. Les jeunes voyous vont lire la lettre et tenter d’aider la personne qui l’a écrite, avant de se rendre compte que le temps passe différemment dans ce bazar. La lettre semble en effet avoir été écrite trente-deux ans plus tôt…

« Lorsqu’une personne du passé glisse une lettre par la fente du rideau de fer du bazar Namiya, on la reçoit ici, dans notre présent. Je ne sais ni pourquoi ni comment ça arrive, mais cette théorie explique ce qui s’est produit. »

On connaît Keigo Higashino en tant qu’écrivain de romans policiers, et on le découvre ici dans un roman décrit comme fantastique. Et que dire ? C’est très réussi. J’ai pris un très grand plaisir à voyager dans le temps, que ce soit 2012, où on est avec ces jeunes qui sont, dans le fond, pas de mauvais garçons, puisqu’ils vont tenter de résoudre les problèmes de ces inconnus en ayant leur intérêt à coeur, ou que ce soit plusieurs décennies plus tôt, lorsque le gérant de ce bazar a pris la décision d’aider les personnes qui allaient lui confier ses secrets.

« Des lettres venues du futur… Peut-être était-ce la seule explication possible. Si c’était vrai, c’était fabuleux. »

L’écriture est très prenante, on est curieux, on veut apprendre à connaître tous ces personnages et découvrir ce qui les lie, et on se laisse juste porter par Keigo Higashino qui nous emmène dans toutes ces époques, dans une atmosphère qui fait du bien. Parce que oui, c’est un beau roman. L’intention est belle, le message puissant, pour un roman qui offre un moment de lecture qui transcende les âges.

Une ballade dans différentes époques grâce à un bazar qui connecte le présent avec le passé, pour une lecture qui en fait de même et qui fait du bien.

Ma note :

L’homme qui avait soif de Hubert Mingarelli

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Je veux vous parler aujourd’hui d’un roman d’un écrivain français qui nous a récemment quitté, voici L’homme qui avait soif de Hubert Mingarelli.


Edition lue :
Éditeur : J’ai lu
Publié le : 4 mars 2015
Grand format publié le : 3 janvier 2014
Nombre de pages : 160
Prix : 6,40€

Ce roman se situe au Japon en 1946, pendant l’occupation américaine. Hisao a été récemment démobilisé et, alors qu’il était en route vers la femme qu’il aime, il descend du train pour boire. Il a en effet une soif terrible et n’a pas pu résister. Le train s’en va, en emportant loin de lui sa valise qui contenait l’oeuf de Jade qu’il avait prévu d’offrir à cette femme. Il va donc essayer de suivre le train pour retrouver sa valise, en rencontrant sur son chemin divers personnages et en se remémorant la bataille de Peleliu et son ami Takeshi, mort à ses côtés.

« Le train s’en allait lentement et sans remède avec la valise et le cadeau pour Shigeko, l’œuf en jade roulé dans le papier rouge et protégé par son caleçon en laine. »

Les romans dans un contexte de guerre ne sont généralement pas mon fort, mais je dois dire que j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Le présent et la soif qui obsède Hisao résonnent avec les rêves qu’il fait toutes les nuits sur cette bataille qu’il a combattu avec un réel ami à ses côtés. On en vient également à espérer qu’il arrive à retrouver sa valise, qui est tout ce qui compte pour lui. Il semble avoir perdu beaucoup et ne vit que pour retrouver ce précieux cadeau qu’il veut faire à sa bien-aimée, pour tenter de retrouver une vie normale, sans peur ni horreurs au quotidien.

« En buvant, la vie était revenue, et avec elle comme à chaque fois le souffle amer de la réalité. »

Même si on a beaucoup de détails sur ce qu’il s’est passé à Peleliu, je dirais pourtant que les thème principaux de ce roman sont l’amitié et la solidarité. Takeshi, l’homme aux côtés duquel il a vécu ces horreurs, était important pour lui et Hisao est réellement bouleversé par sa mort. Il se remémore notamment Takeshi lui chantant une chanson tous les soirs pour l’aider à s’endormir. Et la solidarité apparaît via les personnages qu’Hisao va rencontrer sur son chemin pour retrouver sa valise. Des rencontres souvent marquantes avec des personnes qui vont pour la plupart aider cet homme totalement déboussolé.

Un roman qui désaltérera votre soif de lecture grâce à son histoire, et encore plus grâce à la plume de l’auteur.

Ma note :

Le Mont Crépitant d’Osamu Dazai

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Quelques histoires d’un écrivain qui me plaît de plus en plus : voici Le Mont Crépitant d’Osamu Dazai !

Edition lue :
Éditeur : Philippe Picquier
Publié en grand format en : Octobre 1997 (sous le titre « Les Deux Bossus »)
Publié en format poche : Juin 2009
Traduction : Silvain Chupin
Publié au Japon en : 1945
Nombre de pages : 176
Prix : 6,60€

Dazai Osamu revisite ici des contes populaires japonais, racontés par un père à sa fille dans un abri antiaérien, qui ne va pas hésiter à y ajouter quelques touches personnelles. Je vais me consacrer sur un conte qui m’a beaucoup plu, il s’agit de Monsieur Urashima. Il se base sur le célèbre conte Urashima Tarô, un jeune pêcheur qui va suivre une tortue (avec qui il aura des dialogues hilarants) et avec qui il va se retrouver dans le légendaire palais du dragon, au fond de l’océan. Il va notamment rencontrer Otohime, ce personnage mythologique qui va lui offrir un mystérieux coquillage…

« C’est ça, la vie au palais du Dragon : se nourrir d’algues, s’enivrer de pétales de fleurs, se désaltérer de cerises, charmer ses oreilles au son du koto d’Otohima et contempler les danses pareilles à des tempêtes de fleurs qu’exécutent les petits poissons. »

Ce conte est tout simplement excellent. Amusant, conté de façon originale, et le père le lisant à sa fille en tire un conclusion différente de celle qui est généralement attribuée à ce conte populaire. Une écriture vraiment agréable et belle, pour une histoire qui m’a tout simplement passionné. Et c’est ce sentiment que j’ai gardé tout au long de la lecture de ce recueil, c’était un excellent moment de lecture, drôle, on en apprend plus sur certains contes, avec des ajouts du père, qui n’hésite pas à monologuer sur des sujets triviaux. Les dialogues sont notamment l’un des grands points forts de ce recueil !

« Le lapin du conte du Mont Crépitant est une jeune fille, et le raton, qui essuie ces lamentables avanies, un homme repoussant, épris d’elle. »

Un recueil de contes populaires qui nous fait voyager et nous emmène dans un petit cocon hors du temps. Je n’ai qu’une envie : me plonger encore plus dans l’oeuvre d’Osamu Dazai !

Ma note :

Le Rêve du Maître de Salyna Cushing-Price (Concours de Nouvelles #1)

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Bonjour à tous !

Merci à tous d’avoir participé au premier concours de nouvelles organisé par Comaujapon, sur le thème du Japon. Nous avons reçu de nombreux textes et avons été grandement surpris par la qualité de ceux-ci. Cela fut difficile de se décider sur une seule nouvelle, mais nous avons tranché. Je vous laisse donc en compagnie de la nouvelle gagnante de ce concours : Le Rêve du Maître de Salyna Cushing-Price.

Bonne lecture et merci à tous pour votre participation et votre soutien !


Le Rêve du Maître

Salyna Cushing-Price

 

Tokiko suivait d’un pas nerveux le responsable des archives. Son tailleur lui semblait soudain trop serré, soulignant son allure gauche. Ses mouvements secs lui donnaient la démarche d’un robot. À chaque respiration, elle craignait qu’un bouton ne saute de son chemisier. Malgré les barrettes pour maintenir en place son chignon, une petite mèche de cheveux lui chatouillait l’oreille. Cela lui faisait l’effet d’un furoncle au milieu du nez. Ses faux pas menaçaient de la discréditer en une seconde. Ce premier jour devait être parfait. Ce genre de poste ne s’obtient qu’une fois dans sa vie. Fraîchement sortie de l’université, son inexpérience aurait dû la disqualifier d’office. À sa grande surprise, le directeur des ressources humaines de cette société privée d’archivage l’avait contactée pour fixer une date d’entretien. Le stress l’avait tourmentée toute la nuit précédant le rendez-vous. Grâce à sa culture générale sur le cinéma nippon, elle se retrouvait propulsée au poste de responsable de la classification des anciennes archives cinématographiques. Des milliers de papiers ou pellicules depuis la création des entreprises de production audiovisuelles nippones croupissaient dans des cartons. Avec l’informatisation et la numérisation grandissante, ces documents n’attendaient que d’être retrouvés, organisés, catalogués et mis à disposition du public si nécessaire. Cette tâche titanesque lui incombait depuis ce matin. Un travail bien payé, en autonomie, dans son domaine de compétence pour une jeune femme de son âge, c’était inespéré.

 L’ascenseur descendait les huit étages qui séparaient son bureau administratif de la salle de stockage au sous-sol. Un courant d’air froid lui caressa le visage lorsque les battants s’ouvrirent. Les murs peints en blanc reflétaient la lumière des néons dans le long corridor menant à une porte en métal. À côté de celle-ci, une borne électronique attendait qu’on lui présente une carte.

— Ceci est votre nouveau badge d’accès, lui expliqua son supérieur.

« Il vous permettra d’entrer et de sortir du bâtiment principal ainsi que de déverrouiller cette porte. Il est interdit de manger ou de boire dans cette salle. Vous pouvez ramener des cartons dans votre bureau pour trier les papiers et les numériser. Les bandes de pellicule doivent rester ici pour des questions de conservation. Il y a un accès au réseau intranet pour référencer les pellicules et télécharger les numérisations ».

Il lui désigna une machine toute neuve prévue à cet effet, dans une petite pièce annexe. Un vieux projecteur de bobine cinématographique accompagnait le dispositif. Tokiko trépignait d’impatience de s’en servir.

— L’essentiel est surtout l’informatisation des données papier et la classification des cartons.

— Bien monsieur, répondit-elle en s’inclinant légèrement.

Après quelques explications, il la laissa seule dans cette caverne aux merveilles. Dès que la porte se ferma, la jeune archiviste expira son stress. Le silence de la pièce la mit à l’aise et la rassura. Elle vivait un rêve éveillé. Elle déposa sa sacoche sur le petit bureau où reposait l’ordinateur. Le ronron de la tour informatique emplit la salle. Ses identifiants pour l’intranet fonctionnaient déjà. Elle se releva les manches et s’activa. Les longues étagères formaient un dédale. Un pan entier du cinéma nippon attendait qu’elle y appose un fil d’Ariane. Elle parcourut les différents rayonnages en réfléchissant à l’organisation la plus stratégique de sa besogne. Elle prit le carton le plus haut, sur le rayon à gauche au fond de la pièce. Avec patience et minutie, elle lut et classa les documents selon leur nature. Certains nécessitaient un reconditionnement pour une meilleure conservation, cette tâche revenait à l’un de ses collègues. Elle leur apposa une cote, puis les remonta à Aoshi, qui se chargerait de les conditionner. Cette première journée la ravit bien qu’elle n’eut inventorié que des papiers administratifs sans grand intérêt.

*

Tokiko ne comptait pas ses heures de labeur et le référencement avançait bon train. Aujourd’hui, elle travaillait dans son petit bureau au sixième étage de la compagnie. Le soleil lui chauffait doucement la joue pendant qu’elle pianotait sur son clavier. L’ambiance chaude contrastait avec celle confinée du sous-sol. Une tasse de thé fumait à une distance respectable des documents à numériser. Malgré l’aspect rébarbatif de la tâche, elle prenait un certain plaisir à lire les noms de certains réalisateurs, acteurs ou actrices connus ou inconnus du cinéma national. Elle redescendit le carton et se saisit du suivant sur les étagères. Le poids lui indiqua tout de suite que plusieurs bobines s’y trouvaient. Tokiko rêvait de mettre la main sur un trésor comme des rushs inédits d’un grand réalisateur ou mieux : retrouver une fameuse œuvre perdue. La majorité des pellicules dans ce carton ne contenant aucune mention autre que « court 1 » ou « séquence 4 », rien ne permettait d’identifier la compagnie à laquelle elles appartenaient sans les visionner. Elle enfila une petite paire de gants blancs et propres pour éviter de les dégrader. Comme Tokiko le supposait, au vu du format de la pellicule et de leur aspect très ancien, il s’agissait de métrages muets. Ces films furent réalisés dès la fin des années 1890 et firent les beaux jours des benshi. Une large partie de la population ne savait pas lire à cette époque et nécessitait l’intervention d’orateurs, les benshi, pour lire les intertitres et déclamer les dialogues pendant les projections. L’apparition du parlant terrassa cette activité, non sans douleur. Elle essayait d’imaginer à quoi pouvait ressembler une séance au début du XXe siècle tout en regardant les courts-métrages silencieux. Les annotations qu’elle prenait tout au long de la projection seraient la seule source d’information. Pour les classer, elle leur apposait une cote spécifique. Un jour ou l’autre, une étudiante en cinéma, une restauratrice ou une passionnée viendra les exhumer pour les identifier clairement.

*

Les boîtes entassées dans le sous-sol n’avaient ni queue ni tête. Après la classification des documents de 1914 rares et fragiles, Tokiko ordonnait des factures des années 70. La personne chargée du secrétariat à cette époque ne brillait pas par sa compétente. Tout était sens dessus dessous. A moins qu’un incident ait forcé le comptable à tout mettre dans ce carton en urgence pour les sauver. Dans tous les cas, le foutoir laissé derrière lui énervait particulièrement la jeune archiviste. Un travail bien organisé et rangé facilite la tâche de celui qui l’effectue et celui de ses successeurs. Elle blâmait aussi la société de production. Ne s’inquiétait-elle pas d’avoir ce genre de documents en vrac et hors de ses murs ? Il fallait croire que non. Heureusement, les factures comportaient des références pour les classifier. Le scanner tourna à plein régime pour les mettre à disponibilité de la compagnie. Ce simple carton nécessita une semaine pour être ordonné et indexé. Elle espérait que le suivant ne serait pas aussi pénible. Mauvais karma. Les dix boîtes subséquentes contenaient la suite des comptes. Après des mois de tris, d’organisation, de référencement et de scannage massif, Tokiko boucla enfin les kilomètres de factures de cette entreprise. Ce travail de titans ne resta pas sans récompense. La société originelle la remercia et lui offrit une prime. Absolument ravie de cette gratification, son propre patron augmenta son salaire. Cela mit du baume au cœur de la jeune archiviste. Les semaines suivantes estompèrent vite cette bonne humeur. Son activité paraissait dérisoire. Des centaines d’autres cartons poussiéreux attendaient leur tour, des milliers de documents papier sans intérêt, des bouts de pellicules désuètes…

*

Ce matin-là, la fatigue tirait les traits de Tokiko. Elle descendit au sous-sol en trainant des pieds pour la première fois depuis son embauche. Son badge ouvrit la porte dans un petit « clic » trop familier. Jamais la pièce de stockage ne parut aussi froide et déshumanisée. Les étagères et les cartons ressemblaient à des murs impénétrables. Sans conviction, elle retira le couvercle d’une boîte et commença son travail routinier. Une pochette attira son attention. Son cœur faillit bondir hors de sa poitrine lorsqu’elle lut « Akira Kurosawa » dessus. Le nom du plus grand réalisateur japonais venait d’illuminer sa journée. Si Kurosawa était mondialement connu pour ses films de sabres, le reste de son œuvre mériterait d’être plus diffusé. L’homme exprimait des tendances progressistes dans un Japon très conservateur et ses réalisations traitaient de sujets tels que la corruption ou la misère. Cela intrigua fort la jeune femme, car au vu de sa notoriété, mettre la main sur de telles informations au milieu des tréfonds des archives s’avérait inattendu. Avec le succès populaire national et international de ces jidai-geki [1]la moindre image de ses activités se trouvait déjà répertoriée et accessible en ligne. En les examinant, Tokiko comprit qu’il s’agissait de notes de scripts abandonnés. Deux bobines les accompagnaient. Deux vidéos. De Kurosawa. C’est à peine si elle osait poser les doigts dessus tellement la valeur de ces artéfacts la dépassait. Ses mains tremblaient en examinant ces trésors cinématographiques. Les documents avaient été renvoyés des États-Unis où le metteur en scène demandait de l’aide financière à des producteurs. Un petit cri de souris lui échappa à la découverte d’une missive non datée de Steven Spielberg. Un frisson lui parcourut l’échine. Une lettre. Manuscrite. De Steven Spielberg.

Tokiko se leva et tourna en ronds dans la salle pour canaliser son excitation. Comme beaucoup de jeunes cinéphiles nés dans les années 80, Spielberg représentait un monstre du septième art. Même si aujourd’hui ses nouvelles réalisations avaient perdu de leur superbe, il n’en reste pas moins une référence de la science-fiction ou de l’aventure. Au début des années 80, Spielberg, Georges Lucas et Francis Ford Coppola financèrent un des chefs d’œuvres d’Akira Kurosawa : « Kagemusha, l’ombre du guerrier ». Ce « club des barbus », comme elle aimait appeler ces trois grands réalisateurs américains, fut l’un des piliers de la diffusion internationale du maître japonais. D’ailleurs, Lucas revendiquait avec fierté de s’être inspiré de « La forteresse cachée » pour écrire son épique film « La Guerre des Etoiles ». Dans une première version du scénario, le rôle d’Obi-Wan Kenobi revenait à Toshiro Mifune, l’acteur fétiche de Kurosawa. Sans nul doute que ce choix aurait grandement modifié l’illustre personnage de la saga.

Dans sa lettre, Spielberg lui faisait part de son enthousiasme pour ce nouveau projet de film à sketches. Il le remerciait aussi chaleureusement de sa confiance pour l’aider à trouver des producteurs pour financer les dix courts-métrages. Le document relatait la genèse de « Rêves » sorti en 1990. Une demande fructueuse puisque Martin Scorsese s’impliqua personnellement en prêtant ses traits à Van Gogh dans l’un des « rêves ». Cependant le film ne comprenait que huit courts-métrages sur les dix prévus. Pour diverses raisons, les deux derniers n’avaient pu être concrétisés. Un éclair frappa la jeune archiviste. Deux bobines accompagnaient les lettres qui retraçaient la naissance d’une œuvre du réalisateur. S’agissait-il des ébauches de ces deux métrages non finalisés ? Ou simplement de deux présentations ayant pour vocation d’aider le Japonais à convaincre son homologue américain ?

 Perturbé par tant d’émotion, le cerveau de Tokiko peinait à retrouver sa concentration. Après plusieurs minutes de tergiversations, elle réussit à reprendre la classification des documents papier de la boîte. Le contenu la submergea de bonheur : des notes de scripts du maître pour les dix courts-métrages. La jeune archiviste baignait sur un petit nuage. Son rêve à elle voyait le jour au travers de deux monstres sacrés du septième art ! Sa discipline professionnelle lui imposa de finir cette tâche avant de se précipiter sur les pellicules malgré la curiosité qui la dévorait. Jamais la saisie informatique ne lui parut aussi longue et laborieuse, même après les boîtes de factures. L’horloge indiquait déjà dix heures du soir lorsqu’elle entra les dernières références. Elle hésitait entre rentrer chez elle pour se reposer et son irrépressible désir de visionner les deux vidéos. Son estomac mit fin au débat en criant famine. Absorbée par son travail, elle avait oublié d’aller dîner. Elle se résigna à manger un okonomiyaki[2] dans un restaurant du quartier. Elle essayait de retrouver une certaine sérénité pendant le repas. Si ces documents se trouvaient là en vrac, c’est qu’ils ne devaient pas être si importants. Elle embellissait sans doute la découverte.

Quelques lampes illuminaient les fenêtres des bureaux malgré l’heure tardive. L’ascenseur lui parut bien plus bruyant qu’à l’accoutumée, peut-être en contraste avec le calme monastique qui régnait dans la tour. Le bip de la borne de contrôle lui vrilla les oreilles. La grande pièce ressemblait à un tombeau froid et silencieux. L’ordinateur ne bourdonnait plus. Cette quiétude sonnait comme un appel pour le visionnage des deux bobines. L’imperturbabilité de la petite salle de projection déprima légèrement Tokiko. Tout ce matériel soumis à l’ennui quotidien. Elle enfila une paire de gants blancs puis elle installa la première pellicule avec mille précautions pour ne pas détériorer ce précieux patrimoine. Le ronron du projecteur anima la pièce.

 Le cinéma de Kurosawa n’avait aucun secret pour elle. L’opportunité de visionner un extrait exclusif du maître représentait un rêve inespéré. Le grésillement des premières secondes de bande restait un petit plaisir sans nom. La première image apparut. La pellicule démontrait un manque d’entretien. Des taches et des rayures parsemaient les vignettes. Par réflexe, Tokiko se pencha en avant pour mieux voir, son cœur battant la chamade. Le film était en noir et blanc. Cette première information permit à la jeune archiviste de dater approximativement le métrage. Kurosawa utilisait la couleur depuis « Dodes’kaden » en 1970, indiquant que ce rush avait été tourné antérieurement. Sur l’écran, deux enfants en kimono s’installaient dans une salle de cinéma des années 1930, déjà bondée par une foule populaire curieuse. Un homme entra habillé de façon excentrique. Il ressemblait à un acteur de théâtre kabuki[3]. Lorsque le film commença, il récita le texte d’ouverture. Il s’agissait d’un benshi. Le narrateur donnait sa voix élégante et sévère à un valeureux samouraï. Le soin apporté au cadrage et à la lumière sublimait le moindre plan. Le guerrier combattait un onmoraki [4]qui enlevait son frère. Malheureusement, le samouraï s’effondra sous la vigueur du mal et assista impuissant au trépas de son aîné. L’écran de la salle populaire devint noir, le conteur se tût. La scène suivante montrait les gamins applaudissant avec joie, les joues mouillées par les larmes. Alors que le public s’en allait, le benshi s’approcha des enfants. Il posa une main sur l’épaule du plus petit et lui dit : « Alors, ça t’a plu Akira ? » Le film se coupa brutalement, sans générique.

Tokiko resta interdite d’émotion devant cette scène poignante. Comme toute bonne admiratrice de Kurosawa, la jeune femme savait que l’un des plus grands traumatismes du maître fut la perte de son frère aîné Heigo. Ce dernier avait un benshi assez connu à l’époque du muet. C’est lui qui avait initié le petit Akira au cinéma. Presque cinquante ans après le suicide de son frère, « cette histoire dont il ne veut pas parler », ce court-métrage représentait un poignant témoignage d’affection. La jeune femme se demandait si cette bande était parvenue aux États-Unis auprès de Steven Spielberg. Si oui, ce dernier était l’un des rares privilégiés à avoir vu ce film. Avec une touche aussi personnelle, Kurosawa démontrait une grande confiance en son homologue. Elle rangea la bobine avec précaution et alla l’archiver dans la base de données numérique. Retrouver un film si rare, voire inconnu, relevait du rêve éveillé.

Elle changea de gants pour manipuler l’autre pellicule. L’excitation de Tokiko la faisait trembler. La différence avec le précédent métrage lui sauta aux yeux. Les images de couleurs fades et éclairées de façon approximative ne partageaient rien de commun avec celui d’avant. Même le psychédélique « Dodes’kaden » possédait une photographie minutieuse et travaillée. Ici, tout semblait réalisé à la va-vite, loin de la perfection et de la maniaquerie du maître. De plus, la caméra était tenue à l’épaule, car les séquences tremblaient. Malgré la qualité médiocre, la jeune archiviste n’eut aucun mal à identifier l’endroit. Les toriis [5]rouges ne laissaient planer aucun doute que la scène se déroula au sanctuaire Fushimi Inari Taisha à Kyoto. La caméra avançait entre les piliers écarlates et tanguait au rythme des pas de son porteur. Soudain, une silhouette fantomatique se dessine entre les interstices des poteaux. En plissant les yeux, Tokiko arriva à distinguer une forme humaine translucide. Sans bruit, cette dernière s’éloigne sur le chemin. Le rythme des pas s’accélère pour la suivre entre les colonnes. Le grésillement de l’environnement empêche de comprendre les paroles essoufflées du cameraman. La caméra finit par se stopper. Son possesseur se baisse pour la déposer au sol. Le plan en contre-plongée est mal cadré et seul le bas du corps de la créature éthérée est visible. Un homme de dos apparaît dans le champ de vision. Il s’approche doucement de la silhouette transparente.

— Heigo… Heigo c’est toi mon frère ?

Cette phrase eut le même effet qu’un coup de poing dans le thorax de Tokiko. À l’écran, la silhouette se fondit dans la pénombre. Le vieil homme resta immobile un moment, ses sanglots déchiraient le grésillement de la vidéo. Après plusieurs secondes, il revint rependre la caméra. En la récupérant, un plan furtif saisit son visage transfiguré par la tristesse. Akira Kurosawa. Le projecteur se coupa net pour respecter la peine du maître. Scotchée à sa chaise, le regard fixé sur l’écran noir, Tokiko sentait ses neurones griller. Venait-elle de voir un film personnel du metteur en scène avec une apparition fantomatique ou s’agissait-il d’un nouveau film expérimental avec des effets spéciaux ? Trouver coup sur coup une réalisation inédite de « Rêves » et une vidéo intime de l’étoile du cinéma nippon affaibli et brisé représentait un choc émotionnel violent.

            Après un moment, la jeune archiviste se dressa et avança à petits pas vers la pellicule. Elle la toucha d’un revers de main affectueux et relança le film. La même scène, très courte, mal cadrée, mal illuminée avec cette silhouette fantomatique. La petite phrase du réalisateur, ses larmes. Tokiko essuya les siennes avant de remettre la bobine dans son étui. Elle ramena le film dans son carton auprès de l’autre court-métrage. D’un geste mécanique, elle alluma l’ordinateur et s’assit en face de l’écran. Chamboulée par ces visionnages, elle goba les mouches un instant. L’image du réalisateur pleurant et susurrant « Heigo, c’est toi, mon frère ? » la hantait. Ses yeux clignaient devant l’interface des archives qu’elle devait remplir et ses doigts tremblaient sur le clavier.

— Zen, zen…. Il faut que tu restes calme, se dit-elle à haute voix pour s’encourager à reprendre le contrôle. Après une petite dizaine d’exercices respiratoires, elle réussit enfin à compléter sa fiche. Écrire « vidéo personnel d’Akira Kurosawa » la bouleversa de nouveau. Elle cliqua plusieurs fois sur « sauvegarder ». Elle ferma les yeux quelques instants pour se détendre.

*

— Heigo…. Heigo réveille toi.

Une voix lointaine l’appelait.

— Heigo… Hei…. ko….. Tokiko

Une main lui secoua l’épaule et la jeune archiviste se réveilla en sursaut. La lumière lui brûla les rétines. Elle cligna plusieurs fois des yeux avant de distinguer son collègue, l’air inquiet. Elle se passa les doigts sur le visage qui portait les marques des touches du clavier. Un hoquet de surprise et de honte la submergea. Elle s’était endormie au travail.

— Tout va bien Tokiko ? Lui redemanda son collaborateur.

Elle bafouilla avant de lui répondre que oui et posa un regard vague autour d’elle. Ses yeux tombèrent sur le carton de documents et un flash de souvenir la ranima.

— J’ai trouvé deux inédits de Kurosawa, Aoshi ! Un court-métrage et un film personnel ! Regarde ces deux….

Une seule bobine reposait dans la boîte. Son cœur se stoppa. Où était la deuxième ? Elle se jeta dans la salle de projection. Rien. Son muscle cardiaque s’emballa de panique. Quelqu’un avait dû rentrer dans les archives pendant qu’elle dormait et dérober le précieux document.

— Appelle tout de suite la sécurité ! On a volé une bobine pendant mon sommeil ! ordonna-t-elle.

— Il est six heures du matin et personne n’est encore arrivé… lui dit-il pour la rassurer. De quoi parles-tu ?

— J’ai découvert un film personnel d’Akira Kurosawa en rangeant cette boîte ! Regarde !

Elle lui tendit la lettre manuscrite de Spielberg. Son collègue la lut avec attention.

— Il ne mentionne que sa volonté de réussir à trouver un financement pour dix courts-métrages.

Tokiko lui reprit le document des mains et le parcourut d’un œil soucieux. Mais rien.

— Je l’ai rentrée dans la base de données.

Elle se rassit et ouvrit le centre d’archivages numérique. Si le court-métrage inédit sur le benshi s’y trouvait bien, l’autre film était introuvable.

— Impossible ! Je l’ai enregistré plusieurs fois ! Je….

— Je crois que tu es fatiguée et que tu as rêvé, le coupa Aoshi. « Il n’empêche que si cette bobine est bien authentifiée comme un film de Kurosawa, c’est la gloire assurée pour toi. »

La jeune femme resta coite. Oui peut-être, mais l’autre film ? Celui avec le fantôme de Heigo. Elle revoyait encore l’image et entendait la voix du réalisateur dans sa tête. Elle voulut baragouiner quelque chose, sans succès. Devant la panique et l’inquiétude de sa collègue, le jeune homme l’invita la cafétéria de l’immeuble pour boire un thé. En passant par l’entrée principale, ils demanderaient à la sécurité de vérifier si la salle du sous-sol avait été ouverte par une autre personne que Tokiko. La centrale de sûreté confirma que personne n’avait pénétré dans les archives. Et aucune trace de bug non plus dans l’historique des saisies de données.

Aoshi lui apporta un thé fumant. Elle faisait tourner le petit bol entre ses mains pour les réchauffer.

— Ce n’est pas possible… Marmonna-t-elle. Je l’ai regardé, je l’ai rentré et sauvé plusieurs fois dans la base de données…

— Tu as travaillé toute la nuit. Tu as dû rêver, tenta de la réconforter son collègue.

Elle jeta un coup d’œil sur la fenêtre de la salle. Le soleil apparaissait à l’horizon. Un rayon de lumière se diffracta sur la baie vitrée et forma deux silhouettes spectrales. Tokiko se leva d’un bon en reconnaissant Akira et Heigo Kurosawa, l’un à côté de l’autre, souriant. La lumière l’éblouit une fraction de seconde. Elle cligna des yeux, mais les fantômes s’étaient volatilisés.

— Ça va ? demanda Aoshi en regardant dans la même direction qu’elle.

— Tu les as vus hein ? s’exclama-t-elle.

Il fronça les sourcils.

— De quoi parles-tu ?

La jeune femme se rassit, pensive. Elle frotta ses yeux humides puis expira de lassitude.

— Tu as raison, j’ai dû rêver…

FIN

[1] Style théâtral et cinématographique, comprenant les films de sabres.

[2] Crêpe japonaise salée

[3] Style théâtral japonais

[4] Démon japonais

[5] Porte/arche japonaise

La Pêche au toc dans le Tôhoku de Shinsuke Numata

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Une petite partie de pêche, ça vous dit ? C’est ce que nous propose Shinsuke Numata dans La Pêche au toc dans le Tôhoku.

Edition lue :
Éditeur : Philippe Picquier
Publié en : Mars 2020
Traduction : Patrick Honnoré
Publié au Japon en : 2017
Nombre de pages : 96
Prix : 12,00€

Notre narrateur a pour passion la pêche. On rencontre dès le début de ce roman Hiasa, un ami avec qui il est très proche. Ils sortent souvent ensemble et travaillent dans la même entreprise, jusqu’au jour où Hiasa décide de démissionner, laissant le narrateur sans aucun moyen de le contacter. Il va donc arrêter de pêcher pendant quelques temps, et va partir à la recherche d’un nouvel ami. Mais c’est sans compter sur Hiasa qui décide de réapparaître quelques mois plus tard, travaillant désormais en tant que commercial pour une mutuelle…

« Très bas sur le ciel nocturne bleu foncé, la lune comme une rognure d’ongle brillait de sa lueur blanche. »

Ne nous voilons pas la face : la seule raison pour laquelle ce roman a été traduit en France, c’est parce qu’il a obtenu le Prix Akutagawa au Japon, un prix prestigieux. Les livres recevant ce prix laissent souvent perplexes en dehors du Japon, et celui-ci confirme cette règle. On est en présence d’un roman typiquement japonais, qui, je pense, doit plaire au Japon pour les mêmes éléments qui font qu’il ne plaira pas forcément par chez nous.

« Nous comprenons que vous vous fassiez du souci, mais vous savez, vous n’êtes pas la seule, des milliers de personnes sont actuellement portées disparues sur la côte, et prier est la seule chose qu’on puisse faire. »

Le souci majeur, c’est qu’on n’arrive pas vraiment à deviner les intentions de l’auteur. Beaucoup de sujets sont traités, la pêche, l’amitié, l’homosexualité, la transsexualité, la nature, mais sans qu’on n’entre dans de réels détails (sauf peut-être pour la pêche ?). Il faut cependant noter qu’on est dans une littérature post-Fukushima, qui est un mouvement important au Japon, et qu’on ne voit peut-être pas assez traduit par chez nous, et qui a piqué ma curiosité pour ce roman (je ne vais pas plus en révéler), même si cela se fait ici aussi de façon très concise. L’écriture n’est pas désagréable, la nature et les saisons occupent une place importante, mais tout se passe si vite, qu’on n’a pas vraiment le temps d’apprécier ces éléments.

Un roman court qui se lit assez facilement, mais qui peine à agripper le lecteur et à marquer les esprits.

Ma note :

Lettre d’amour sans le dire d’Amanda Sthers

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Un roman français qui vient de paraître, voici la Lettre d’amour sans le dire d’Amanda Sthers.

Edition lue :
Éditeur : Grasset
Publié le : 3 juin 2020
Nombre de pages : 140
Prix : 14,50€

Alice a 48 ans et vit à Paris depuis peu. Elle va un jour se rendre dans un salon de thé où elle va être conduite à l’étage pour un massage avec un homme qui va la troubler et bouleverser son existence. Il est Japonais, et, pour lui, sans lui dire, elle va apprendre le japonais pendant une année et se familiariser avec cette culture qu’elle ne connaissait que de loin. Au bout d’un an, alors qu’elle désirait enfin lui adresser la parole en japonais, l’homme qui occupe ses pensées n’est plus là; il est retourné au Japon. Elle lui écrit donc cette lettre, pour lui ouvrir son coeur et lui raconter son parcours.

« Je vous écris cette lettre car nous n’avons jamais pu nous dire les choses avec des mots. Je ne parlais pas votre langue et maintenant que j’en ai appris les rudiments, vous avez quitté la ville. »

C’est un livre très spécial que nous avons ici ! Alice tombe amoureuse de ce masseur japonais, sans jamais lui dire, et elle décide de tout lui dire dans ces pages. Quand je dis tout, c’est vraiment tout. Sa jeunesse, ses relations tumultueuses (parfois abusives) avec les hommes, sa vie en solitaire à Paris, sa relation usée avec sa fille, tout ce qu’elle a fait en pensant à lui (le suivre jusqu’à chez lui, prendre des cours de japonais, se plonger dans la littérature japonaise), ses fantasmes… Elle se dévoile énormément (dans une très belle plume, notons-le), sans vraiment savoir s’il est prêt à lire tout ça, sans vraiment savoir si nous, lecteurs, sommes prêts à tant de dévoilement de sa part.

« J’ai besoin de vos mains sur ma peau, de guérir sous vos paumes chaudes et qu’enfin vous enleviez ce tissu qui nous sépare pour être complètement à vous et découvrir le goût de la vie douce. »

En tant que lecteur, j’ai ressenti deux choses distincte lors de la lecture de cette lettre. Tout d’abord, il y a des phrases marquantes (notamment sur le massage) et j’ai trouvé cela beau l’amour qu’elle éprouve pour cet homme qu’elle ne connait pas réellement, pour les choses qu’elle a faites par amour. Mais en même temps, au fur et à mesure des pages et de la découverte de sa vie, j’ai aussi eu un peu de la peine pour Alice, parce qu’elle se dévoile tellement sans savoir si cela aboutira sur quelque chose ou non. Mais c’est le risque lorsque l’on choisit de se consacrer entièrement à un fantasme pur et simple, ou du moins lorsque l’on en a le courage, comme c’est le cas de cette incroyable femme.

Un livre à l’ambivalence intrigante qui se résume parfaitement par la phrase suivante écrite par Alice : « J’ai toujours préféré le confort du fantasme aux risques de la vie. »

Ma note :

Concours de Nouvelles : « Le Japon »

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Bonjour à tous !

Un article un peu spécial aujourd’hui, puisque je vous propose un concours de nouvelles ! Le thème est simple : « Le Japon ». N’hésitez pas à soumettre votre nouvelle si écrire vous passionne, et surtout, faites-vous plaisir !

Règles :
1. La nouvelle sur le thème « Le Japon » devra être inédite et faire entre 2 000 et 5 000 mots.
2. Veuillez envoyer votre nouvelle à comaujapon@gmail.com dans un type de fichier éditable (fichier Word de préférence).
3. Le concours est ouvert à tous, et a lieu du 22 mai 2020 au 30 juin 2020. La nouvelle devra donc être envoyée avant le 1er juillet 2020 pour être prise en compte.
4. La nouvelle gagnante sera sélectionnée par moi-même (Kevin) et Mélissa. Nous ne sommes pas des professionnels, mais nous portons dans notre coeur le Japon et la littérature japonaise !

Récompenses :
1. La nouvelle sélectionnée sera publiée sur ce blog en tant qu’article et partagée sur les réseaux sociaux.
2. L’auteur(e) de la nouvelle sélectionnée pourra choisir l’un des trois livres suivants (tous déjà présentés sur ce blog, que du bon) : La fille de la supérette (Konbini) de Sayaka Murata, Les Délices de Tokyo de Durian Sukegawa ou Manuscrit Zéro de Yôko Ogawa.

Voilà, j’espère que cette initiative vous plaît et j’espère vous lire très bientôt !

N’oubliez pas de suivre Comaujapon sur Facebook et Twitter !

La Digue d’Hyakken Uchida

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Je vous propose aujourd’hui une petite balade bien plaisante le long de La Digue d’Hyakken Uchida.


Edition lue :
Éditeur : Editions In8
Publié en : Octobre 2011
Traduction : Patrick Honnoré
Publié au Japon en : 1922-1934
Nombre de pages : 110
Prix : 12,00€

Comme vous le savez peut-être, je suis féru de nouvelles, et plus particulièrement de nouvelles japonaises. Je prends un grand plaisir à découvrir des auteurs en commençant par leurs nouvelles, qui en disent souvent long sur leur façon de narrer les choses. Ne connaissant pas du tout Hyakken Uchida, j’ai tout de suite été attiré par cet ouvrage compilant huit nouvelles parues entre 1922 et 1934. Et je dois dire que j’ai été surpris ! On est ici en présence de nouvelles fantastiques, très courtes, et surtout très créatives. Au programme : un endroit qui prend feu, une femme qui sanglote, un festin avec des femmes qui ont toutes le même visage, ou encore des poils qui poussent à l’intérieur de la bouche de l’un des narrateurs – voilà ce qui vous attend !

« Soudain, je sentis un chatouillement dans le menton et à l’intérieur de mes joues. J’y passai la langue et je compris que des poils y avaient poussé. »

Les nouvelles sont très courtes et j’en ai lu une par jour pour pouvoir les savourer. Si le programme que j’ai décrit plus haut vous rend perplexe, c’est normal ! C’est une lecture que j’ai appréciée, mais je me rends compte qu’il est difficile d’en parler, tant elle était étrange. La façon la plus simple de décrire ce recueil de nouvelles serait celle-ci : des rêves nous sont en réalité décrits. Pas de règles, pas de longues et fastidieuses histoires, mais juste des morceaux de rêves éparpillés ici et là dans une très belle écriture. Ce que je me souviens, c’est surtout l’atmosphère de ces nouvelles, qui m’a donné l’impression, moi aussi, de rêver.

« Je voulus approcher mon oreille de sa bouche quand une mèche de cheveux effleura l’arrière de mon oreille. Je fus pris d’un frisson. Ses cheveux étaient froids comme des stalactites de glace et qui plus est, son cou sentait la truffe de chien. »

Une lecture dont, une fois celle-ci terminée, vous vous réveillerez en vous disant : « Mais quel drôle de rêve ai-je fait ! ». 

Ma note :

Petits contes de printemps de Natsume Sôseki

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Vous ne sentez pas trop le printemps avec le confinement ? Laissez donc Natsume Sôseki vous narrer ses Petits contes de printemps !

Edition lue :
Éditeur : Philippe Picquier
Publié en grand format en : Décembre 1999
Publié en format poche : Février 2003
Traduction : Elisabeth Suetsugu
Publié au Japon en : 1909
Nombre de pages : 144
Prix : 6,50€

Ce petit livre contient 25 courts contes écrits en 1909. Les thèmes sont divers, Natsumé Sôseki partageant avec nous des bouts de vie, sur son expérience, que ce soit au Japon ou sur son séjour en Angleterre, dans une écriture toujours agréable qui parvient à transcrire avec brio la beauté ou le temps qui passe.

« Combien de vains printemps s’étaient-ils écoulés, ne laissant plus que leur parfum évanescent dans le passé qui se cachait derrière les cheveux noirs, derrière les yeux noirs de cette femme ? »

C’est toujours un peu compliqué de présenter ce genre de livres, puisqu’il y a beaucoup de contes différents et ils sont tous très courts. Je vais donc me concentrer sur deux parties qui m’ont beaucoup marqué et plu. Il y a tout d’abord les contes La pension et L’odeur du passé qui se suivent et que Natsumé Sôseki a écrit lorsqu’il vivait dans une bien étrange pension en Angleterre. On ressent une certaine atmosphère propre à cette pension où les membres ont tous des secrets entre eux, et dans le second conte, Sôseki s’émancipe un peu de cette résidence grâce à la rencontre d’un compatriote japonais avec qui il va se nouer d’amitié.

« Au plus profond du ciel pur qui laisse tomber le givre, les flocons de feu voltigent puis s’envolent, s’évanouissent dans l’instant. »

Une autre conte qui m’a plu et fait sourire, c’est Monna Lisa. Un homme fait les brocantes et tombe sur un tableau sur lequel est peint une femme au sourire bien mystérieux. Sa femme est également mal à l’aise en présence de ce tableau, et il va donc décider de le revendre pour trois fois rien… Mais comme on s’en doute grâce au titre du conte, ce n’était sûrement pas la meilleure chose à faire…

Des contes qui se picorent et qui font du bien, par un grand écrivain japonais dont la plume n’est plus à présenter. Parfait pour s’évader dans plusieurs endroits différents en seulement quelques pages…

Ma note :

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